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  • Fédération Assyrienne de France

Témoignage anonyme du 12 mai 2020

Mis à jour : mai 13

"Dès la levée du soleil, les activités débutaient dans tous les recoins de la ville comme si tout le monde attendait impatiemment le lever du soleil pour annoncer le début d’un nouveau jour. Un nouveau jour qui serait fait de travail et d’activités en tout genre, vécu dans l’optimisme ; tantôt avec peur, tantôt avec défi. Mais les obstacles et menaces nous venaient déjà de toutes les directions. Comme si nous vivions sur une île entourée de pirates et de colonisateurs représentés par les différents partis politiques et les grandes puissances qui les contrôlent indirectement. Ceci était la situation de Bakhdeda (Province de Ninive, nord de l’Irak) après l’invasion américaine en 2003.


J’ai poursuivi et fini mes études supérieures dans les années 1990 et comme je ne trouvais pas de travail, j’ai fini par exercer différentes activités dans le commerce et l’artisanat tout en participant aux activités de l’église. C’est d’ailleurs là que j’ai trouvé la femme avec qui partager tout l’amour et la détermination nécessaire pour commencer une vie familiale. J’ai trouvé un poste d’enseignant dans un lycée où j’ai tenté d’apporter des méthodes éducatives modernes au système d’éducation peu avancé. Mais les résultats n’étaient pas toujours satisfaisants.


Les défis de la vie augmentaient de façon constante, ces dernières années surtout, et particulièrement parce que nous étions une famille de taille moyenne. Les menaces pesaient sur notre sécurité et prenaient diverses formes. Nous ne pouvions faire confiance à personne, nous n’étions pour eux que des pions entre leurs mains. En plus de cela, les nécessités basiques de la vie quotidienne étaient difficiles à obtenir. Toute cette situation laissait les membres de la communauté épuisés et le plus grand défi était de continuer à vivre en conservant nos valeurs personnelles.


Partir était une option que nous avions toujours en tête, et nous étions encouragés par les membres de la famille qui nous avaient précédés. Il était donc clair qu'il n'y avait pas d'avenir pour une vie décente dans notre pays. Mais ce qui empêchait ma femme et moi de quitter notre chez nous, c'était notre amour pour nos amis, notre famille et la société dans son ensemble. Les procédés longs et épuisants pour une demande d'asile à l'organisation des Nations Unies n'arrangaient rien, elles pouvaient durer plusieurs années. En plus de cela, commencer une nouvelle vie à un âge avancé paraissait très difficile.


Puis, la stabilité de la Syrie a disparu et est apparu l'État Islamique. A partir de cet instant, ce qui n'aurait pas pu être imaginé même dans nos cauchemars les plus terrifiants s'est produit. Ce groupe commençait à gagner le contrôle de notre ville avec le soutien de nombreuses personnes des villages et des villes sunnites qui nous entouraient de façon tragique et terrifiante. Depuis des années, la ville était sous le contrôle des kurdes, jusqu'à exactement minuit ce 6 août 2014. A partir de cet instant et en seulement deux heures, les forces kurdes se sont entièrement retiré de la ville, laissant place à un profond chaos. La majeure partie de la population n’avait pas confiance en leurs déclarations, et s’en était déjà allée. Mais les quelques personnes qui n'avaient pas entendu la nouvelle du retrait, notamment les personnes âgées qui vivaient seules, n’ont pas eu la chance de partir. La situation était telle que les habitants ont été divisés en deux catégories de personnes : ceux qui survivraient, et ceux qui seraient tués ou portés disparus (jusqu'à ce jour).


Heureusement pour nous, à exactement midi ce jour fatal du 6 août nous avons quitté la ville et nous nous sommes dirigés vers les villages du nord de l'Iraq. Nous n'avions emporté avec nous que quelques vêtements et des objets de premières nécessités ainsi que des documents importants ; peu de choses dans l'espoir que nous reviendrions après quelques jours. C'était la troisième fois que nous fuyions notre chez nous et nous pensions toujours revenir après la fin du danger.

Puis, de nombreux anciens habitants de ces régions détruites par Daesh se sont vues accorder le droit d’asile par le gouvernement français, et nous en faisions parti. C’est ainsi que nous sommes arrivés en France.


Ce n'était pas facile de débuter une nouvelle vie. En particulier parce que nous, comme le reste des habitants de la région, avions vécu des pressions psychologiques durant de longs mois. Ces pressions avaient fini par nous laisser dans un état de choc. Au départ, la vie en France nous paraissait très différente. Tout nous paraissant étrange, même la langue. L'anglais était la seule langue avec laquelle nous pouvions communiquer et une grande partie des personnes en France que nous avions rencontré ne le parlait pas.


Heureusement, nous étions accompagnés par plusieurs personnes dès le départ. Puis, nous avons commencé à rencontrer des personnes et des familles qui deviendraient plus tard des amis proches. Grâce à la paroisse de l'Église qui nous a également accompagné, les choses ont commencé à s'améliorer malgré l'émergence de nouveaux défis.


Ce que je ne pourrais jamais oublier, c'est cette humanité avec laquelle la majorité des gens de ce peuple nous a accueilli. Ils savent vivre ensemble. Certains ont sympathisé avec nous, et d’autres nous ont traité comme de véritable amis, et c'est ce précisément ce dont nous avions besoin à ce moment-là : avoir quelqu’un qui se tient à nos côtés pour que nous puissions tout recommencer à zéro.


Aujourd’hui, ma femme et moi avons un CDI et les enfants sont à l’école. Il y a plusieurs choses qui nous ont aidé à nous intégrer dans la société, la musique en fait parti. Ma femme et moi avons pas mal de connaissances musicales. Aujourd'hui nous préparons des concerts avec l'encouragement de nos amis, de la société et de la presse. Nous sommes en mesure de contribuer à l'édification de cette société pour laquelle nous ne sommes pas prêts d’être un fardeau, d’autant plus que nous avons notre pierre à apporter à l’édifice. Ces valeurs de fraternité et de justice qui existent dans la société française seront, je l’espère, vécues par tous les Irakiens qui ont été accueilli en France."

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